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Nous avons lu

 
 

Alexandre Jardin, Des gens très bien, Bernard Grasset, Paris 2011, 297 pages

 
 
L’auteur : Né à Neuilly-sur-Seine en 1965, diplômé de Sciences Po, Alexandre Jardin est un auteur à succès depuis ses débuts : prix du Premier Roman en 1986 pour Bille en tête - qu’il adaptera lui-même au cinéma -, prix Femina en 1988 pour Le Zèbre, sans parler de tous ses best-sellers, du Petit sauvage à Quinze ans après, paru en 2009, en passant par ses livres pour enfants, notamment la série des Coloriés. Cofondateur en 1999 de l’association Lire et faire lire, l’écrivain s’engage également à promouvoir la lecture en prison à travers l’association Mille mots. 
 
Une première remarque sur cet ouvrage qui suscite déjà beaucoup de curiosité et de polémiques : il est inclassable. Roman ? Autobiographie ? Essai ? Sur la page de couverture ne figure aucun de ces qualificatifs comme ce fut le cas pour les autres écrits d’Alexandre Jardin.
Il n’en est pas moins bouleversant et touche à une problématique historienne, qui concerne également nos voisins allemands[1]celle qui consiste à poser le problème du degré de culpabilité et de responsabilité de l’administration française sous Vichy, dans son rapport à la Shoah. D’autant plus qu’une partie de cette administration continua à œuvrer après la Libération. La question demeure : sans elle l’Etat pouvait-il subsister ?
Une deuxième piste concerne également les historiens de la Shoah : celle de la crédibilité des archives. On la touche du doigt avec le cas de Jean Jardin, grand père d’Alexandre sur lequel ne subsiste plus grand-chose et que souligne l’auteur quand (page 266-267) il rapporte la réponse laconique des Archives nationales à sa demande de renseignements : « il n’y a pas dans ces papiers de document témoignant des activités de votre grand-père. » Dans une lettre à un ami du 20 septembre 1944, Jean Jardin dit qu’il a brûlé avant de quitter Vichy pour la Suisse en 1943 « plus de cinquante dossiers de sauvetage qu’un homme averti aurait gardés….
 
Dans cet ouvrage donc, Alexandre Jardin tente de régler ses problèmes avec sa culture mémorielle familiale. Il ne le fait pas en historien, mais en écrivain, ce qui nous vaut la très belle scène de la fin dans laquelle il imagine la journée de Jean Jardin du directeur de cabinet de Laval en ce 16 juillet 1942. Il est le petit-fils de Jean Jardin,
 « Mon grand-père - Jean Jardin dit le Nain Jaune - fut, du 20 avril 1942 au 30 octobre 1943, le principal collaborateur du plus collabo des hommes d’Etat français : Pierre Lava1l1, chef du gouvernement du maréchal Pétain. Le matin de la rafle du Vél d’Hiv, le 16 juillet 1942, il était donc son directeur de cabinet ; son double. Ses yeux, son flair, sa bouche, sa main. Pour ne pas dire : sa conscience. 
 Pourtant, personne - ou presque - n’a jamais fait le lien entre le Nain Jaune et la grande rafle, étirée sur deux jours, qui coûta la vie à la presque totalité des 12 884 personnes arrêtées ; dont 4 051 enfants. 
En tout cas pas les Jardin ; et certainement pas mon père Pascal Jardin, dit le Zubial. Trop habitué à congédier le réel. Les secrets de famille les mieux gardés s’affichent parfois sous leur meilleur profil. Dans une lumière éblouissante qui les rend presque invisibles. Comme ces toiles de maître volées sous Hitler à des collectionneurs juifs puis accrochées aux murs des salons allemands. Les héritiers actuels ont beau les avoir sous le nez, éclairées avec soin, aucun ne voit leur origine glaçante. Ma famille fut, pendant un demi-siècle, championne toutes catégories de ce sport-là : s’exhiber pour se cacher. Mettre du plein soleil là où, chez nous, il y avait eu trop de nuit et de brouillard. En ayant le chic pour enrober l’intolérable de bonne humeur, d’ingénuité et de pittoresque. »
 
Certains passages notamment quand il déclare « « Né Jardin, je sais qu’il n’est pas nécessaire d’être un monstre pour se révéler un athlète du pire », me font penser à cet autre ouvrage qui lui aussi fut très contesté, celui de Goldhagen[2]qui insiste sur le côté tout à fait ordinaire de ces bourreaux, ou encore à Hannah Arendt mettant en scène la banalité du mal[3].
 
L’auteur par ailleurs nous donne à voir quelques portraits croustillants de « gens biens » qui tout en ayant accompagné Vichy ou défendu Pétain [comme Robert Aron auteur du mythe du glaive (De Gaulle) et du bouclier (Pétain) et qui fut caché par Jean Jardin] surent être utiles aux républiques qui suivirent : Couve de Murville, Coco Chanel, Paul Morand et sa femme Hélène, Jean Giraudoux…..
 
On a plutôt tendance à suivre Alexandre Jardin quand il affirme la responsabilité de son grand père. Comme le dit son conseiller historique, Jean-Pierre Azema, dans une interview à l’Express « Aucun texte tiré d’archives ne me permet d’affirmer que Jean Jardin était au courant du déroulement proprement dit des rafles parisiennes des 16 et 17 juillet 1942. Mais il est vraiment improbable que le directeur de cabinet de Laval - "chef du gouvernement", coiffant notamment l’Intérieur - n’ait pas suivi leurs préparatifs, les négociations qui eurent lieu à Paris entre le secrétaire général à la police, René Bousquet, et Karl Oberg (chef de la police et des SS en France), qui ont abouti aux décisions prises à Vichy lors du Conseil des ministres du début juillet. »
Cela n’a pas empêche ce grand fonctionnaire de survivre à l’épuration et même davantage car il devint comme le dit Pierre Assouline dans une biographie très fouillée « une éminence grise »[4] un des personnages les plus énigmatiques que le véritable pouvoir, celui qui ne se voit pas, ait produit.
 
 

[1] Voir la polémique outre Rhin, autour du rôle du ministère des affaires étrangères dans la solution finale. C’est Joschka Fischer qui a décidé la création d’une commission d’historiens chargée de faire toute la lumière sur le rôle du ministère des affaires étrangères entre 1933 et 1945. La présidence en a été confiée à un historien allemand Eckart Conze, entouré d’un collègue allemand Norbert Frei, de l’Américain Peter Hayes et de l’Israélien Moshe Zimmermann. La commission vient de remettre son rapport, sous la forme d’un livre de 880 pages, « Le ministère et le passé », qui montre la lourde responsabilité des affaires étrangères qui loin d’avoir été un « havre de résistance », comme une légende répandue après la création de la République fédérale voulait le faire accroire, avait été, selon l’expression d’Eckart Conze, « une organisation criminelle », et bien avant qu’il soit dirigé par Ribbentrop.
 
[2]Daniel Jonah Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler 1996, trad. fr. 1997, rééd. Seuil, coll. « Points essais », 1998.
[3] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, traduction française A. Guérin, Gallimard, 1966, Folio 1999. Elle estime qu’Eichmann, loin d’être le monstre sanguinaire qu’on a décrit, est un homme tristement banal, un petit fonctionnaire ambitieux et zélé, entièrement soumis à l’autorité, incapable de distinguer le bien du mal.
[4] Pierre Assouline, Une éminence grise .Jean Jardin, 1904-1976, Balland ; Paris, 1986, 374 pages.
 
 
Publié le dimanche 16 janvier 2011
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